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Chroniques lavalloises


Pour certains, Laval est un lieu vécu. C’est le souvenir d’une enfance passée à jouer dans les rues bordées de maisons identiques ; c’est la marque d’une appartenance à un lieu qui rythme la vie quotidienne. Pour d’autres, Laval est inconnue, effleurée ou imaginée. Elle prend parfois l’apparence de l’ombre portée de l’île de Montréal, située juste au sud, là où Laval est perçue comme la voisine dont on sait la présence, sans plus. On se fait une idée de ce qui l’anime, sans vraiment la connaître. On la voit peut-être comme un passage obligé pour se rendre dans les Laurentides, ou bien on peut croire qu’elle se résume aux trois stations de métro qui prolongent la ligne orange hors du territoire montréalais. Pour d’autres encore plus loin, Laval est un point sur une carte, une ville distante que l’on ne connaît que par le biais de photos, d’anecdotes et de statistiques.

Dix artistes de Laval et d’ailleurs ont exploré différents aspects urbains, humains, géographiques et historiques de la ville. Leurs perspectives sont communiquées par une série de cartes postales, un recueil de Chroniques lavalloises. Les cartes postales traditionnelles illustrent et cristallisent les paysages et les monuments. Marquant ainsi le lieu et le temps, elles contribuent à la représentation identitaire d’un lieu donné et de sa collectivité. Dans ce projet, elles donnent de l’importance aux histoires simples, aux paysages éphémères, aux rêves ordinaires, et au potentiel de cette banlieue.

Une cartographie partielle de la ville se dessine dans ces cartes postales, qui rendent compte d’expériences vécues, de visites sur le terrain, de recherches historiques et de projections de possibles. Par leurs travaux, les artistes offrent des propositions spéculatives, imaginatives et inexactes pour concevoir Laval.


CHRONIQUES D'UNE INSULARITÉ

Depuis 2010, Anne Bertrand parcourt les berges de l’île de Montréal et, plus récemment, celles de l’île Jésus, à la recherche d’endroits où elle pourrait lancer son canot. Ce projet, intitulé Voyage en canot autour de l’archipel d’Hochelaga, mélange explorations territoriales et recherches documentaires, telle son Expédition no 9, qui l’a amenée à découvrir des fragments d’histoires dont témoignent photographies de paysages, comptes rendus et documents-autoportraits. Des cartes géographiques situent des lieux aux usages particuliers, et des sites à première vue pittoresques révèlent des indices de transformation. Dans le paysage se fondent des éléments architecturaux vieillis, traces de l’expansion d’un territoire et de sa population.

Natif de l’Isle-aux-Coudres, surtout accessible par voie maritime, Étienne Tremblay-Tardif s’intéresse aux structures routières qui permettent d’enjamber des obstacles. Traverser la rivière des Prairies à la vitesse de la lumière sur le pont de l’A25 est un projet qui porte plus particulièrement sur la route suspendue liant Laval à Montréal. Des photographies historiques et contemporaines de l’inauguration du pont et de ses postes de péage y alternent dans un effort de faire des allers et retours rapides dans le temps. La part d’abstraction des images brouille la lecture et évoque le vieillissement inévitable des infrastructures urbaines, rappelant que les aménagements physiques qui marquent le territoire sont régis par des influences politiques. Ces cartes, tout comme le pont, créent des espaces liminaux où le temps est lui aussi suspendu.


CHRONIQUES D'UN PAYSAGE ABSENT

Lavallée est une collection d’images réalisées à l’aide de photographies que Donna Akrey a prises de boulevards, de centres commerciaux et d’autres monuments banlieusards de Laval. Sur les images, les éléments construits disparaissent presque complètement, si ce n’est qu’ils deviennent des formes abstraites délimitées par l’espace négatif découpé autour des éléments dits « naturels ». Tout y a été effacé sauf la végétation, dans le but de transformer les espaces urbains en forêts improbables. L’effort est vain, car les éléments naturels sont eux aussi aménagés ; non sans ironie, les cartes en font ressortir la géométrie planifiée. Certains détails montrent toutefois que, malgré le contrôle qu’on tente d’exercer sur la nature, celle-ci réclame son dû et se faufile entre les fentes de l’asphalte.

Au contraire des cartes postales traditionnelles qui cherchent à représenter des icônes intemporelles, Shane Krepakevich a fait la conception graphique de cartes où le ciel apparaît comme une métaphore de l’impossibilité de fixer les lieux. Les cartes situent un lieu précis, l’intersection du boulevard Le Corbusier et de la rue Jacques-Tétreault, mais les photographies en présentent les fluctuations du temps, évoquant la ville en mouvement, qui se transforme au gré de la construction de nouveaux immeubles et quartiers. Le paysage y est absent ; il n’existe que par procuration, par le biais de cartes qui démontrent l’insuffisance d’une visite ou d’une image pour capter l’essence d’une ville.


CHRONIQUES SIGNÉES

Julie Fournier Lévesque est allée parcourir le terrain des archives la menant à d’anciennes correspondances, du temps où Laval n’était pas une banlieue mais un territoire composé de paroisses et de villages. Ses Rencontres archivées sont des reproductions de cartes postales porteuses d’affects ; à leur endos se révèlent des fragments anecdotiques, bribes de conversations et histoires inachevées. Qu’elles aient eu un usage pratique ou sentimental, ces missives jadis privées et essentielles à la communication sont maintenant conservées précieusement dans nos institutions comme des objets patrimoniaux témoignant de l’histoire. Ces cartes sont passées entre plusieurs mains, provoquant des revirements successifs entre leur caractère privé et public. Aujourd’hui, une enveloppe plastifiée et un gant de coton nous séparent d’elles.

Dans son rôle d’enseignant d’arts plastiques à l’école secondaire Saint-Maxime, Marc Laforest travaille de près avec des jeunes Lavallois. Pour le projet Surfaces scolaires, l’artiste a demandé à six de ses étudiants de fournir un dessin, qu’il a par la suite intégré numériquement à des photographies de surfaces marquées du mobilier de sa salle de classe. Le passage de générations d’élèves transparaît dans l’accumulation des marques accidentelles ou intentionnelles qui, tels les graffitis du quartier Chomedey, témoignent d’un désir d’affirmation de soi. Sur les cartes, l’expression individuelle de chacun des jeunes collaborateurs se mêle aux marques anonymes des autres élèves qui sont, eux aussi, passés dans cette salle de classe.

La carte de Vanessa Kwan, intitulée Language Leaves Me Lonesome (Solitaire dans le langage), évoque une solitude mélancolique et une communication muette. L’artiste fait référence à la gestuelle que les jeunes Lavallois font pour signifier leur appartenance à leur communauté : une série de signes pour chaque lettre formant le nom de la ville. En mimant un « L » avec la main devant un miroir, cette lettre se dédouble et marque sa répétition dans LAVAL. La photographie fait toutefois écho à l’isolement parfois symptomatique de la vie en banlieue, et le signe prend ainsi également la connotation de loser. Dans le miroir, le flash de la caméra vient obscurcir l’identité du personnage qui confirme une autoproclamation de l’insulte, alors que la photographie communique un désir d’expression.


CHRONIQUES DE BANLIEUE

Jacinthe Robillard revisite les expériences de sa jeunesse passée à Laval en ressortant des photographies de sa famille, qu’elle a trouvées éparses dans une boîte de carton. La manipulation de ces images fait émerger des souvenirs, tant anodins qu’extraordinaires, de moments vécus sur les trottoirs, dans les cours ou derrière les portes closes d’un quartier aux maisons identiques. Alors que s’empilent les photographies, des fragments d’un quotidien particulier de Laval sont révélés sous la forme de capsules de banlieue. L’œil extérieur est invité à s’immiscer dans l’intimité de cet univers pour y reconnaître des scènes familières ou y lire des histoires bien particulières.

Les maisons banlieusardes sont un décor auquel se colle le quotidien puis les souvenirs, mais aussi dans lequel se projettent des scènes de vie futures. C’est sur ces projections que porte le projet Vivre à Laval de Claire Dumoulin, dont le titre fait un clin d’œil aux publicités produites par la Ville, qui invitent les gens à venir s’y installer. Les maisons que l’artiste a dessinées sont des habitations typiques de certains de ses quartiers et représentent différents idéaux et rêves de banlieue. Sur les maisons de style générique, des détails rendent compte de la vie quotidienne et de l’individualité de chaque maisonnée.

Le rêve banlieusard est aussi cultivé à travers les nombreux nouveaux projets immobiliers qui voient le jour à Laval. Dans les quartiers émergents uniformes, des univers sont créés de toutes pièces. Avec Hétéropolis 00, Jean-François Prost (Adaptive Actions) vise à interrompre la réalité homogène qui s’impose à ces nouveaux quartiers en soumettant des projets inusités aux habitants, dont on prend le pouls en les invitant à une rétroaction. Audacieuses, ces propositions ne suivent pas de modèle préétabli ou de tracé déterminé ; c’est en ajoutant couleur, gaieté et diversité dans le voisinage qu’elles incitent à remodeler et réinventer la réalité quotidienne.


Cette série de chroniques rend compte des liens qui se sont tissés au fil de rencontres, de recherches, d’échanges et d’explorations axés sur différentes facettes du territoire lavallois. Elle propose une découverte de la ville dans toute sa spécificité, mais aborde des problématiques qui concernent la banlieue : un lieu dont le paysage se construit au fil des développements qui s’imposent parmi les bâtiments anciens et les infrastructures récentes, et où s’inscrivent des histoires officielles et d’autres plus près des individus. Regrouper ces cartes postales sous la forme d’une publication, c’est faire en sorte qu’elles dialoguent entre elles, créant des ponts entre les époques, jouxtant des quartiers de la ville, se complétant par la forme ou le fond, et faisant se rencontrer différentes générations de citoyens et de visiteurs. Les cartes retourneront aussi individuellement et furtivement sur le territoire lavallois. Elles y seront insérées dans différents lieux, ou livrées par le biais de la poste, destinées à voyager, à être ramassées au passage par des visiteurs, ou envoyées en missives.


Mariane Bourcheix-Laporte
Anne-Marie Proulx